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La pub peut "tuer"

Un publicitaire « tue » le président Arbenz.

27 juin 1954 - Guatemala

Pour empêcher la réforme agraire du pays, une multinationale s'offre les services d'un communicant... Mieux qu'un agent secret !

 

Le 27 juin 1954. le président du Guatemala, Jacobo Arbenz, remet sa démis­sion. Bientôt, il quitte le pays avec sa famille et une suite de collabora­teurs inquiets. Les mili­taires lui ont déclaré la guerre ; sa démission répond à leur pression. A Washington, les responsables poli­tiques exultent : la CIA vient de mener à bien une de ses plus belles opérations spéciales. Elle a transformé aux yeux de l'opinion internationale un président modéré, ancien militaire lui-même, et ardent patriote, en un supposé traître communiste soumis à l'impérialisme soviétique.

Lutte contre la pauvreté

Tout avait commencé quatre ans plus tôt. Jacobo Arbenz venait d'être élu président du Guatemala, en mars 1951. Né en 1913, ce fils de pharma­cien suisse émigré en Amérique latine avait effectué une campagne toni­truante en se présentant comme « le » réformateur. Le pays découvrait la démocratie : c'était la première élec­tion au suffrage universel direct pour le chef de l'Etat et la première tran­sition pacifique entre deux régimes. Son succès fut éclatant, 60 % des élec­teurs lui accordant leur confiance. Arbenz était loin d'incarner la figure modeste d'un homme du peuple. Il était encore jeune quand le suicide de son père l'avait conduit à entrer dans l'armée pour assurer le bien-être de sa famille. Il y avait fait carrière avant d'exercer des fonctions de professeur au sein de l'Académie militaire nationale. puis de participer à un coup d'Etat qui le propulsa au poste de ministre de la Défense en 1944. Mais ce qui le distinguait des autres candi­dats était surtout l'immense fortune de sa femme, qui possédait de vastes propriétés foncières. La terre, là rési­dait l'enjeu. Depuis le XIXe siècle, la concentration foncière s'était accrue. Le plus grand propriétaire agricole du pays était alors une compagnie américaine : United Fruit Com­pany. Célèbre pour sa production de bananes expédiée vers les Etats-Unis, elle constituait une sorte d'Etat dans l'Etat. Elle détenait des participations dans le port de Puerto Quetzal, les transports ferroviaires et une bonne partie de l'industrie locale. Or, Arbenz s'était engagé dans un programme de lutte contre la pauvreté, supposant une réforme agraire, dans cette république bananière. Il voulait redistribuer les terres non exploitées. Exem­plaire, il mettait une partie des propriétés de sa femme à la dis­position de l'Etat.

Afin de contre­carrer ses projets, l'United Fruit Company devait convaincre l'opinion et le gouvernement des Etats-Unis qu'ils étaient face à un ennemi. Le contexte de guerre froide et la fièvre anticommuniste allaient l'aider. Elle chargea le publi­citaire Edward Bernays d'élaborer une campagne en ce sens. Bernays

est mal connu en France. Pourtant, ce neveu de Freud fut l'un des prin­cipaux penseurs de la propagande au XX° siècle. Dès 1928, il affirmait que les techniques de communi­cation de masse étaient des outils indispensables à la démocratie et au marché, des instruments permettant de fédérer les citoyens et les consom­mateurs. Rapidement, il devint l'un des principaux gourous du monde publicitaire. A cette époque, outre les affiches et les spots télévisés, les grandes agences publicitaires utilisaient beaucoup les relations publiques et faisaient pression sur la presse et le monde politique. Pour Bernays, le message devait être le même partout : Arbenz, c'était le com­munisme aux portes de l'Amérique.

Lancée dès 1951, la manipula­tion de Bernays aux Etats-Unis est relayée par une action sur le terrain. Des équipes d'agents provocateurs distribuent des tracts et collent des affiches au contenu communiste à Guatemala City. La presse interna­tionale se fait bientôt l'écho de la rébellion virtuelle. Un poste de radio clandestin diffuse les programmes agressifs d'une supposée guérilla. Les élites guatémaltèques et les milieux militaires s'inquiètent.

Bernays a fourni le prétexte d'une mobilisation d'ampleur, et le gonvernement américain va réagir.

Gourou de la publicité,

Edward Bemays intoxiquera les élites guatémaltèques et la presse américaine, ouvrant la voie aux opérations musclées de la CIA.

Parmi les proches de Dwight Eisenhower, qui accède à la présidence en janvier 1953, se trouvent deux frères : Allen et John Foster Dulles. Le premier est chef de la CIA ; le second, secrétaire d'Etat. Les deux hommes sont dévoués aux intérêts de l'United Fruit dont ils fréquen­tent le conseil d'administration. Ils savent que cet empire bananier est une puissance influente dans toute l'Amérique latine. En l'ai­dant, ils concilient intérêt privé et action publique. Ce sont eux qui supervisent, pratiquement depuis le Bureau ovale, en présence du président Dwight Eisenhower, les actions clandestines contre Arbenz. La CIA, en effet, est maintenant en première ligne. Allen Dulles, son directeur, a prévu un plan par étapes. Deux interventions successives ont été mises au point par la CIA, saisie par sa fièvre anticommuniste et en partie intoxiquée par les dictatures des pays voisins du Guatemala, avides d'annexer ce territoire. La première, nom de code «PBFortune», a été conçue par

le prédécesseur de Dulles, Walter B. Smith. Ce dernier a réorga­nisé les services et envoyé des agents spéciaux sur place. L'objectif était de regrouper les adversaires d'Arbenz, de les former et de fomenter un coup d'Etat avec liquidation des principaux adversaires. L'action avorte quand la CIA comprend qu'elle risque de déstabiliser la région.

En 1953, Allen Dulles lance donc une seconde opération : « PBSuccess ». Plusieurs agents spéciaux, notam­ment Everett Howard Hunt, le chef du bureau de Mexico qui supervise l'ensemble, sont chargés de choisir une tête pour un futur putsch. Le colo­nel Carlos Castillo Armas est retenu pour ses qualités de meneur et ses bonnes relations au sein de l'armée. Il s'agit, en effet, de convaincre les militaires qu'Arbenz est un dange­reux communiste. Quatre cents par­tisans d'Armas sont bientôt entraî­nés en secret par la CIA. Un curieux Manuel d'assassinat leur est distribué. Il explique que les tueurs doivent être prêts à sacrifier leur vie.

Une leçon pour le «Che»

L'épilogue ne se fait pas attendre. L'in­toxication des élites du Guatemala et de la presse américaine a fonctionné. Saisissant le prétexte d'une petite livraison d'armes en provenance de la Tchécoslovaquie communiste, les insurgés armés par la CIA attaquent les partisans d'Arbenz et, en quelques jours, se rendent maîtres du pays. Arbenz doit quitter le Guatemala. La junte militaire est désormais au pouvoir. Parmi les témoins du drame se trouve un jeune médecin argen­tin, Ernesto Guevara. Il est arrivé en décembre 1953 à Guatemala City et a pu rencontrer plusieurs membres du gouvernement Arbenz, ainsi que des exilés cubains. Il rêve d'une révolution socialiste, et ses nouveaux amis le surnomment, dès cette époque, « Che », à cause de son accent argentin. Le montage propagandiste a été si massif que le jeune homme tire une leçon immédiate : toute opération mili­taire est indissociable d'une bonne propagande. En somme, Bernays l'a convaincu indirectement de l'effica­cité d'un message bien délivré pour couvrir la réalité politique. Il saura, par la suite, en faire bon usage.

Fabrice d'Almeida (Professeur à l'université Panthéon-Assas. (Paris-II).

In Marianne n° 1021, 17 décembre 2011.

 

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