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En France, cela se passe comme aux États-Unis

La majorité des médecins de haut niveau censés contrôler le marché des médicaments ont des contrats avec l’industrie pharmaceutique.

 

Dans quelle mesure l’analyse de Marcia Angell est-elle transposable à la France ?
Il faut bien voir que les États-Unis jouent le rôle essentiel. C’est là que sont découverts les médicaments, c’est là qu’ils sont étudiés chez l’animal puis chez l’homme dans les essais cliniques  (1), c’est là que la Food and Drug Administration (FDA) analyse les résultats et autorise ou n’autorise pas leur mise sur le marché, et c’est là qu’est fixé le prix, par l’industrie seule, sans aucune intervention de l’État. Ce n’est pas étonnant, la puissance financière est là-bas, le marché américain du médicament, en termes monétaires, c’est plus de la moitié de la consommation mondiale.
L’Europe et le reste du monde arrivent derrière. À de rares exceptions près, un médicament autorisé par la FDA est autorisé ensuite en Europe et en France. Les autorités françaises ont les mains liées, en pratique, par ces décisions américaines. Nos commissions ministérielles avalisent tout. Mais il ne suffit pas de mettre un médicament sur le marché pour qu’il soit acheté. Il faut un relais, il faut du marketing ou, comme dit l’industrie, « une force de vente ». Qui va assurer la promotion de ces médicaments ? Ce sont les médecins académiques ( 2). Ce sont eux, les leaders d’opinion, qui font la publicité pour les nouvelles molécules. Est-ce qu’ils le font en scientifiques rigoureux, en médecins compassionnels proches des malades, ou comme de simples agents de l’industrie pharmaceutique ? La réponse est claire : cela se passe comme aux États-Unis.

Pouvez-vous étayer votre réponse ?
Voyez la liste des experts auprès des commissions du médicament en France. Elle est publiée. Ces quelque 1 200 experts ont l’obligation d’indiquer leurs liens avec l’industrie pharmaceutique. Cette obligation est-elle gênante pour eux ? Pas du tout. Aujourd’hui, plus de 10 % des experts ne répondent pas à l’obligation, ils ne font pas de déclaration. En toute impunité. Plus de 20 % déclarent ne pas avoir de lien, mais ce n’est pas vérifié. Quant aux autres, plus de la moitié, ils déclarent des liens, avec quatre contrats en moyenne. Cela va jusqu’à cinquante-deux. Le chiffre le plus élevé est atteint par l’un des présidents de commission. 5 % déclarent posséder des actions. C’est public, c’est sur le Web. La situation a été analysée par un rapport du Sénat (3). On y lit cette déclaration du directeur de l’autorité française de mise sur le marché, l’Afssaps : « Il n’y a de bons experts que ceux qui connaissent l’industrie pharmaceutique et qui travaillent avec elle. » Autrement dit, les commissions d’experts sont, comme aux États-Unis, à la fois juge et partie.

De quel type de contrats s’agit-il ?
Il y a deux types de contrats. D’abord les contrats au bénéfice du laboratoire du médecin académique : l’industrie finance une partie des équipements dont on a besoin et que l’État n’a pas les moyens de payer. Et puis et surtout, il y a les contrats de consultance et de conseil, au bénéfice du médecin lui-même. La seule différence avec les États-Unis, c’est le niveau des contrats. Nous sommes loin des chiffres cités dans l’article de Marcia Angell. C’est normal, puisque l’essentiel du travail mené en amont, en particulier la validation des essais cliniques, a été fait aux États-Unis. En France, les médecins académiques sont principalement payés pour le travail fait en aval : la mise sur le marché et le marketing auprès des médecins prescripteurs.

Concrètement, comment se fait ce marketing ?
Dans les journaux médicaux, les conférences, les symposiums, les séminaires. Le médecin académique qui l’accepte se fait rémunérer pour un article ou une intervention orale et comme « consultant ». À une ou deux exceptions près, tous les journaux médicaux sont financés directement ou indirectement par l’industrie. Directement quand elle possède le journal en question : c’est le cas du Quotidien du médecin ou d’Impact médecin. Indirectement par le biais de la publicité, sans laquelle ces publications ne pourraient pas subsister. Et tous les congrès médicaux sont financés par l’industrie : que ce soit dans une petite ville du fin fond de la France ou au palais des Congrès à Paris, les firmes paient tout.

Certains médecins chercheurs sont-ils aussi rémunérés pour publier dans les journaux scientifiques
?
Oui. On publie un premier article dans un journal, si on y arrive dans une revue américaine, et puis on republie l’article dans des publications différentes jusqu’à dix à quinze fois, en changeant le titre et l’ordre des paragraphes. Les articles se citent les uns les autres. Cela se termine dans des « suppléments » aux journaux médicaux, payés par l’industrie. Un à trois suppléments par an et par journal. Là, les articles ne sont même pas contrôlés par d’autres experts. Les médecins s’y font les porte-voix de tel ou tel médicament. Ces suppléments sont achetés par l’industrie par centaines de milliers d’exemplaires, pour être distribués par les visiteurs médicaux aux médecins spécialistes et généralistes, souvent plusieurs fois par praticien. L’industrie finance aussi les sociétés savantes (locaux, réunions…).

Peut-on chiffrer cet investissement ?
Pour les industriels, ce sont des queues de cerise. L’industrie pharmaceutique, c’est plus de 2 000 milliards d’euros de capitalisation boursière. C’est le niveau des compagnies pétrolières, c’est bien au-delà de l’automobile. Son chiffre d’affaires représente plus de 400 milliards d’euros par an. Près du double du budget de l’État français ( 4).

L’industrie pharmaceutique fait valoir qu’en raison des réglementations elle doit dépenser des sommes de plus en plus considérables pour développer et faire valider une nouvelle molécule.

Mais c’est une illusion ! L’industrie n’a pas mis grand-chose de vraiment neuf sur le marché depuis vingt ans. Quand des scientifiques sérieux disent cela, on assiste à une levée de boucliers : mais comment, soixante médicaments nouveaux sont mis sur le marché chaque année ! Oui, c’est vrai. Mais il faut voir ce que cela recouvre. Les autorités françaises évaluent ce qu’elles appellent l’amélioration des services rendus par un nouveau médicament, en quoi il est supérieur aux médicaments précédents  (5). Or, de façon tout à fait officielle, on voit que seuls un ou deux médicaments par an sont considérés comme rendant un service réellement inédit. La plupart des produits présentés par l’industrie comme nouveaux ne sont que des versions nouvelles d’une molécule ancienne. C’est ce qu’on appelle les me too (« moi aussi »). C’est de la copie : une molécule mère, une fille, une nièce, une cousine… En réalité, c’est toujours la même molécule. Elle n’apporte rien. Dans les études censées prouver que la molécule apporte du neuf, l’industrie a bien pris de garde de ne pas comparer les cousines entre elles. Elle les compare à un placebo, c’est-à-dire à rien. Et montre qu’il y a un effet. Ce qui n’est pas surprenant : c’est le même effet que celui produit par la molécule mère. De manière incroyable, on voit apparaître dans les plus grands journaux scientifiques du monde la formule : « Cette nouvelle molécule n’est pas inférieure à la précédente. » Pour obtenir qu’une molécule soit mise sur le marché, on en est venu à ne plus chercher à faire mieux, mais simplement à faire aussi bien !

Il y a tout de même des molécules réellement nouvelles…

Mais ce sont des molécules de niche, destinées à un petit nombre de malades. L’industrie voit bien qu’en dépit de sa politique de molécules me too elle a de plus en plus de mal à lutter contre les génériques. Elle a de plus en plus de mal à sortir de nouvelles cousines. D’où une autre stratégie. Prenons le cas du cancer. Il n’y a pas un cancer, il y en a mille. Il y a quarante variétés de cancers du poumon. Nous savons aujourd’hui que chaque variété dépend de l’anomalie de deux ou trois gènes. Ce sont des cibles qu’on peut essayer de corriger. Et là, il y a des succès. Ces succès ne sont pas obtenus par les compagnies pharmaceutiques, mais par des laboratoires publics ou universitaires. L’industrie ne cherche pratiquement plus elle-même. Elle se borne à « développer ». Elle claironne que chaque molécule lui coûte 800 millions de dollars en dépenses de recherche, mais Marcia Angell a montré pièces en main que le vrai chiffre est dix fois inférieur.
En l’occurrence, l’industrie achète ces nouvelles molécules aux laboratoires publics et universitaires, qui ont besoin d’argent. Et qu’en font-elles ? Chacune de ces molécules n’intéresse qu’un petit nombre de malades, quelques centaines ou quelques milliers dans le monde. Comment les rentabiliser ? En les vendant très cher. Depuis quelques années, on voit ainsi apparaître des médicaments dont le coût d’utilisation pour un malade peut être de 50 000, 100 000, jusqu’à 300 000 dollars. Des prix qui, de l’aveu même de l’industrie, sont sans rapport avec le coût de fabrication desdites molécules. Sous la pression des malades et de leurs associations, financées pour cela même par l’industrie, les systèmes de santé remboursent. Pour l’instant, les États n’ont pas trouvé la parade.

Revenons aux molécules qui n’apportent rien de neuf. Pourquoi les mettre sur le marché
?
Parce que toute molécule qui présente simplement une petite modification chimique par rapport à la précédente peut bénéficier d’un nouveau brevet. Elle est protégée sur le marché, personne d’autre n’a le droit de la fabriquer pendant la durée de vie du brevet. Elle se met à l’abri des génériques, et peut être vendue au prix fort. À quelques exceptions près, il ne devrait plus y avoir que des génériques. Et c’est là que le marketing intervient. Le médecin qui rédige l’ordonnance pour son patient doit être persuadé qu’il s’agit bien d’un médicament nouveau, plus efficace que le précédent.
Par le biais des leaders d’opinion, les compagnies pharmaceutiques se chargent aussi de le convaincre qu’il peut élargir sans cesse les indications non spécifiées dans l’autorisation accordée par la FDA ou les commissions françaises.

Le médecin prescripteur est-il si naïf
?
Mais bien sûr. J’ai été longtemps moi-même médecin académique, professeur. Or je suis resté jusqu’à l’âge de 45 ou 50 ans dans une naïveté absolue à l’égard de la vraie nature de l’industrie pharmaceutique. J’ai découvert ça presque par hasard et je sais bien que beaucoup de mes collègues sont comme un enfant au premier jour. Ce que je viens de vous dire, même quand vous leur mettez les documents sous les yeux, c’est tellement énorme que vous n’êtes pas cru.

À vous entendre, il n’y aurait guère de différence entre les méthodes de l’industrie pharmaceutique et celles de l’industrie des cosmétiques…

Les produits cosmétiques ne sont pas des médicaments et ne sont pas remboursés. Mais la limite entre un médicament et un cosmétique est souvent de plus en plus floue. D’ailleurs, certaines entreprises font à la fois du cosmétique et du médicament. C’est le cas en France des laboratoires Pierre Fabre. C’est le même univers de marketing. Regardez la télévision ! Vous voyez aujourd’hui de la publicité pour des produits qui sont à la frontière de la pharmacie et de la cosmétique. Ce sont les médicaments dits de confort, non remboursables. Or, tous les Français veulent aujourd’hui des médicaments de confort, la plupart se sentent plus ou moins malades de quelque chose.
La proximité est encore plus frappante aux États-Unis, où est autorisée la publicité directe pour les médicaments en direction du public. Vous êtes dans une salle d’attente d’hôpital, vous avez six postes de télévision qui diffusent en boucle les programmes de promotion des médicaments de l’industrie. Vous êtes dans une chambre de malade, la télévision passe à intervalles réguliers les mêmes spots pour les molécules. Aussi l’industrie pharmaceutique se bat-elle pour avoir le droit de faire la même chose en Europe (6).

Comment expliquer que les Français consomment deux fois plus de médicaments que leurs voisins ?
Peut-être y a-t-il un élément de psychologie collective, les Français ayant plus que d’autres le désir de se sentir assisté. Mais il faut sûrement aussi rechercher du côté de la pratique médicale. Le médecin de ville français qui, contrairement à ce qu’on dit, ne gagne pas bien sa vie, prescrit quatre fois plus de dépenses qu’il ne gagne lui-même d’argent. Il induit quatre fois son revenu sous forme de médicaments. Aux États-Unis ou en Angleterre, c’est moitié moins. Le statut du médecin français doit aussi présenter un intérêt particulier pour les compagnies pharmaceutiques, puisqu’elles emploient une fois et demie à deux fois plus de visiteurs dits « médicaux » que dans tout autre pays (un pour neuf médecins contre un pour treize à un pour vingt-trois ailleurs).

N’êtes-vous pas, aussi, en train de faire le procès de la formation des médecins ?
Certainement. Les études médicales ne forment ni à l’esprit scientifique, ni à l’esprit critique. C’est un enseignement qui privilégie la mémorisation. On apprend des recettes. La formation thérapeutique elle-même occupe trois mois sur six ans d’études. On y apprend les effets et les contre-indications de 300 molécules. Rien sur l’histoire de ces molécules, sur la façon dont elles sont venues sur le marché. Rien sur les pièges de l’information médicale. Aucune formation à la lecture critique des articles scientifiques. Du coup, on comprend bien le processus : la pression de l’industrie sur les médecins académiques, l’impact de ceux-ci sur les praticiens, la demande des malades habitués à ce qu’on leur donne des médicaments, et souvent stimulés par tel ou tel réseau d’information, réseau lui-même généralement financé par l’industrie… Quant à la formation permanente, elle est entièrement payée par l’industrie. La boucle est bouclée.

Et la presse, dans tout ça ? Pourquoi paraît-elle si timide sur ce sujet crucial ?
Je connais plusieurs journalistes de la télévision ou de très grands journaux dont les revenus dépendent de l’industrie pharmaceutique. Mais l’essentiel est, comme pour les médecins, un incroyable degré de naïveté. Les journalistes ne peuvent imaginer que les laboratoires pharmaceutiques, qui s’occupent de la santé humaine, puissent être exclusivement motivés, comme toute entreprise, par le retour sur investissement. Et que, pour ce faire, ils utilisent des moyens aussi grossiers.

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay

Notes

1| Les essais cliniques sont de plus en plus exécutés auprès de patients vivant en Europe de l’Est, en Asie et en Afrique.

2| Les médecins académiques sont ceux qui ont une fonction universitaire et sont impliqués dans la recherche médicale.

3| Les conditions de mise sur le marché et de suivi des médicaments, rapport du 8 juin 2006.

4| Le premier groupe français, Sanofi Aventis, a réalisé un chiffre d’affaires de plus de 27 milliards d’euros en 2008.

5| Cette évaluation permet aux autorités françaises de négocier à la baisse le prix des médicaments proposés par les compagnies pharmaceutiques.

6| Un décret du 19 décembre 2008 autorise le « parrainage » d’émissions de télévision par les entreprises pharmaceutiques.

Bibliographie

Ouvrages en français

Philippe Pignarre, Le Grand Secret de l’industrie pharmaceutique, La Découverte, 2004. Le point de vue d’un ancien de Synthélabo.

Jean-Claude St-Onge, L’Envers de la pilule. Les dessous de l’industrie pharmaceutique, Écosociété. L’analyse d’un Québécois.

Dirk Van Duppen, La Guerre des médicaments. Pourquoi sont-ils si chers ?, Aden, 2004. L’analyse d’un Belge.

Ouvrages en anglais

Fran Hawthorne, Inside the FDA. The Business and Politics Behind the Drugs We Take and the Food we Eat (« À l’intérieur de la FDA. L’argent et la politique derrière les médicaments que nous prenons et la nourriture que nous mangeons »), Wiley, 2005.

Sheldon Krimsky, Science in the Private Interest. Has the Lure of Profits Corrupted Biomedical Research? (« Science et intérêt privé. L’appât du gain a-t-il corrompu la recherche médicale ? »), Rowman and Littlefield, 2004.

Ray Moynihan et Alan Cassels, Selling Sickness. How the World’s Biggest Pharmaceutical Companies are Turning us all into Patients (« Maladies à vendre. Comment les plus grandes compagnies pharmaceutiques nous transforment tous en patients »), Nation Books, 2006.

Mis à jour (Dimanche, 06 Décembre 2009 11:22)

 
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