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La Grande Désillusion, extraits FMI

La grande désillusion

La Grande Désillusion

Joseph Stiglitz 2002 Fayard 408 p, Edition Livre de poche N° 15538

Vous trouverez ci-dessous quelques extraits de la Grande Désillusion.

COMMENT LA POLITIQUE DU FMI ET DU DÉPARTEMENT DU TRÉSOR A CONDUIT À LA CRISE

Libéralisation des capitaux, premier élément de la crise :

Ce chaos général a été le couronnement d'une demi-décennie de triomphe mondial de l'économie de mar­ché, sous la direction des États-Unis, après la fin de la guerre froide. Pendant cette période, l'attention internationale s'était focalisée sur les nouveaux marchés émergents, de l'Asie à l'Amérique latine et de la Rus­sie à l'Inde. Pour les investisseurs, c'étaient de vrais paradis : les profits étaient élevés, les risques apparem­ment faibles. En sept ans seulement, les flux de capi­taux privés allant du monde développé au monde en développement avaient été multipliés par sept, tandis que les flux publics (l'aide étrangère) restaient stables6.

Banquiers internationaux et responsables politiques étaient persuadés de vivre l'aube d'une ère nouvelle. Le FMI et le Trésor croyaient, ou du moins disaient, qu'une libéralisation totale des comptes d'opérations en capital aiderait la région à se développer encore plus vite. Les pays asiatiques n'avaient aucun besoin de capitaux supplémentaires, puisque leurs taux d'épargne étaient très élevés, mais cette libéralisation leur a été malgré tout imposée à la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix.  Or je suis convaincu que la libéralisation des comptes d'opérations en capital a été le facteur le plus important dans la genèse de la crise. C'est la conclusion à laquelle je suis parvenu en étudiant avec soin ce qui s'est passé non seulement dans la région, mais aussi dans les autres crises économiques du dernier quart de : siècle — il y en a près de cent. Comme les crises se font plus fréquentes (et qu'elles sont plus graves), nous disposons à présent d'une base de données très riche pour analyser les facteurs qui y contribuent7. Et l'on voit toujours plus clairement que la libéralisation des comptes d'opérations en capital est trop souvent un risque qui ne rapporte rien. Elle peut exposer un pays à  d'immenses périls, même s'il a des banques fortes, une Bourse solide et d'autres institutions que beaucoup de pays asiatiques n'avaient pas.

Il est probable qu'aucun pays n'aurait pu résister au soudain changement d'humeur des investisseurs qui a transformé un immense afflux en immense reflux — tous, étrangers et nationaux, allant placer leurs fonds ailleurs. Des retournements de cette envergure pro­voquent inévitablement une crise, une récession ou pis encore. Dans le cas de la Thaïlande, cette inversion des flux a été de l'ordre de 7,9 % du PIB en 1997, de 12,3 % en 1998 et de 7 % au premier semestre 1999. C'est comme si, aux États-Unis, les flux de capitaux s'étaient inversés en moyenne de 765 milliards de dollars par an de 1997 à 1999 !

PP 166-167

 

La libéralisation des marchés des capitaux a mis les pays en développement à la merci du marché.

 

Mais l'accusation qui pèse sur le FMI est plus grave: ce n'est pas seulement d'avoir exigé des mesures qui ont abouti à la crise ; c'est de les avoir exi­gées alors qu'il n'y avait pratiquement aucune preuve qu'elles favorisaient la croissance, et de multiples preuves qu'elles faisaient courir aux pays en déve­loppement d'énormes risques.

C'est un vrai paradoxe — s'il est permis d'utiliser un mot si doux : en octobre 1997, au tout début de la crise, le FMI préconisait l'expansion des mesures mêmes qui accéléraient la fréquence des crises. En tant que scientifique, j'ai été outré de voir le FMI et le département du Trésor les promouvoir avec une telle vigueur en l'absence quasi totale de théories et de preuves suggérant qu'elles étaient dans l'intérêt des pays en développement ou de la stabilité économique mondiale — et en présence de tant de preuves du " contraire. Mais, dira-t-on, il devait bien y avoir un certain fondement à leur position, au-delà de la volonté pure et simple de servir les intérêts privés des finan­ciers, qui ne voient dans la libéralisation des marchés des capitaux qu'une nouvelle forme d'« ouverture des marchés » — toujours plus de marchés sur lesquels gagner toujours plus d'argent. Comme il leur fallait reconnaître que l'Asie n'avait pas besoin de capitaux supplémentaires, les partisans de cette libéralisation ont eu le front d'avancer un argument que même à l'époque j'ai trouvé fort peu convaincant, mais qui, avec le recul, paraît particulièrement étrange : elle allait renforcer la stabilité économique de ces pays ! Comment? En permettant de diversifier davantage les sources de financement8! On a du mal à croire qu'ils n'avaient jamais constaté que les flux de capitaux sont procycliques : qu'ils sortent d'un pays pendant les récessions, précisément quand il en a le plus besoin, et qu'ils y entrent pendant les expansions, où ils viennent exacerber les pressions inflationnistes. Comme de juste, au moment précis où les pays asiatiques ont eu besoin de capitaux extérieurs, les banquiers ont voulu récupérer leur argent.

La libéralisation des marchés des capitaux a mis les pays en développement à la merci des impulsions rationnelles et irrationnelles de la communauté des investisseurs, de leurs euphories et abattements irrai­sonnés. Keynes était tout à fait conscient de ces chan­gements d'humeur qui semblent sans fondement. Dans la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1935), il désigne ces oscillations gigan­tesques et souvent inexplicables par l'expression « les esprits animaux ». Nulle part ces « esprits » n'ont été plus clairement à l'œuvre qu'en Asie. Peu avant la crise, le taux d'intérêt des bons d'État thaïlandais ne dépassait que de 0,85 % celui des bons les plus sûrs du monde : on les considérait donc comme extrêmement sûrs. En un temps record, la prime de risque est montée en flèche.

P : 168

 

On avance sans preuve que la réglementation entraverait l’efficacité économique.

Un second argument, pas plus crédible que le premier, a été avancé en faveur de la libéralisation des marchés des capitaux — sans la moindre preuve, là encore. Ses partisans ont prétendu que la réglementa­tion des opérations en capital entravait l'efficacité économique, et que les pays se développeraient donc mieux sans ces contrôles. Le cas de la Thaïlande constitue une excellente réfutation. Avant la libéralisa­tion, ce pays avait strictement limité les montants que les banques pouvaient prêter à des fins de spéculation immobilière. Si la Thaïlande avait fixé ces règles, c'est parce qu'elle est un pays pauvre qui souhaite se déve­lopper : investir les  rares capitaux du pays dans l'industrie, c'est créer des emplois et stimuler la crois­sance. Elle savait aussi que, dans le monde entier, le prêt spéculatif à l'immobilier est une source majeure d'instabilité économique. Ce type de prêt donne nais­sance à des bulles spéculatives (la formidable montée des prix causée par l'afflux des investisseurs souhai­tant profiter du boom apparemment en cours dans ce secteur), bulles qui finissent toujours par éclater — et, quand elles le font, l'économie s'effondre. Le scénario est bien connu, il est le même à Bangkok et à Houston. Lorsque les prix de l'immobilier montent, les banques estiment qu'elles peuvent prêter davantage, puis­qu'elles ont les immeubles comme gages. Les investis­seurs voient les prix monter, ils veulent participer au jeu avant qu'il ne soit trop tard, et les banquiers leur avancent les fonds nécessaires. Les promoteurs immo­biliers voient des profits rapides à faire en construisant de nouveaux bâtiments — jusqu'au moment où il y en a trop. Alors, les promoteurs ne parviennent plus à louer leurs mètres carrés, ils ne peuvent pas rembour­ser leurs emprunts, et la bulle éclate.

Mais le FMI prétendait que le type de restrictions imposé par la Thaïlande pour prévenir une crise inter­férait avec l'allocation efficace des ressources par le marché. Si le marché dit : « Construisez des immeubles de bureau», c'est que la construction de ces immeubles est nécessairement l'activité la plus rentable. S'il dit — et c'est bien cela qu'il a dit après la libéralisation : « Construisez des immeubles de

bureaux vides », ainsi soit-il. Car telle est la logique du : le marché doit être le mieux informé. Alors que la Thaïlande avait désespérément besoin de nouveaux investissements publics pour renforcer ses infrastructures et ses systèmes de scolarisation secondaire et supérieure encore fragiles, des milliards ont été dilapidé dans l'immobilier commercial. Ces bâtiments sont toujours vides aujourd'hui : ils témoignent, par leur existence, des risques auxquels expose l'euphorie du marché, et de l'ampleur du gâchis que peut créer le marché lorsque l'État ne réglemente pas assez les institutions financières9.

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Mis à jour (Mardi, 26 Janvier 2010 09:21)

 
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