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Le fabuleux lobbying de la finance américaine

Le fabuleux lobbying de la finance américaine

HÉLÈNE REY EST PROFESSEUR À LA LONDON BUSINESS SCHOOL.

La crise économique que nous traversons a de multiples facettes. Les historiens auront fort à faire pour établir la version correcte des faits et établir les responsabilités. Les grands déséquilibres macroéconomiques et les déficits de la balance courante américaine ont sûrement joué un rôle, tout comme la politique monétaire de la Réserve fédérale des Etats-Unis. Les régulateurs se sont endormis au volant ou ont été trop complaisants face aux offensives de charme des grandes banques. Les agences de notation ont profité de la manne de Wall Street et n'ont pas fait leur travail. Certains économistes ont mis en garde contre la bulle immobilière mais d'autres ont cherché à justifier par des facteurs rationnels les accroissements faramineux des prix des maisons. Les structures des rémunérations dans les banques ont encouragé la prise de risque.

Et lorsque la crise s'est véritablement déclenchée, le cafouillage des autorités a également été dommageable. La faillite de la banque d'investissement Lehman Brothers, par exemple, lâchée par le Trésor américain, a contribué de façon décisive à la déstabilisation des marchés financiers. Hank Paulson, secrétaire d'Etat américain au Trésor à l'époque, tente, dans son livre de mémoires de rejeter la responsabilité de cette faillite sur le Trésor britannique. Ce dernier aurait bloqué le rachat de Lehman Brothers par Barclays à la dernière minute, en raison de craintes (sûrement justifiées !) de l'impact d'une telle acquisition sur la stabilité du système financier britannique. Les historiens trancheront. De nombreuses questions sont maintenant soulevées sur le coût du sauvetage de la compagnie d'assurances AIG avec des milliards de dollars d'argent public. Les principaux bénéficiaires de cette opération ont été de grandes banques d'investissement, dont certaines jugées proches de l'administration américaine.

Les universitaires commencent à se pencher attentivement sur le lobbying des institutions financières aux Etats-Unis. Un récent article de recherche (1) pose une question importante : pourquoi la régulation du marché des prêts immobiliers a-t-elle été si défaillante avant la crise ? La réponse des auteurs est simple et riche d'enseignements : les principales institutions impliquées dans les excès des marchés des « subprimes » sont également celles qui ont dépensé le plus d'argent dans le lobbying des députés américains. Entre 2000 et 2006, les institutions financières américaines ont investi de 60 à 100 millions de dollars par an pour faire du lobbying. La majeure partie de ces actions était ciblée sur les prêts immobiliers et leur titrisation. Rappelons que la pratique de la titrisation a conduit à la dissémination d'actifs toxiques sur nombre de bilans d'institutions financières et a contribué à la détérioration de la qualité des crédits, car les banques qui titrisent et vendent leurs produits financiers à d'autres institutions ont peu d'incitations à être strictes sur la qualité de prêts dont elles se débarrassent du risque de crédit. Or ce sont précisément les institutions qui ont émis les prêts les plus risqués, qui ont eu le plus recours à la titrisation et dont le portefeuille de prêts immobiliers a crû le plus vite qui ont le plus « arrosé » les députés américains de leurs dons.

Il ne paraît pas exagéré de penser que ces institutions ont influé sur la qualité de la régulation mise en place sur ces marchés. La puissance de feu des institutions financières américaines en termes de lobbying est énorme. Dans la dernière décennie, le profit du secteur financier a constitué environ 40 % des profits totaux de l'industrie américaine alors qu'il n'avait jamais excédé 16 % de 1973 à 1985. Le secteur financier est engagé à présent dans un lobbying forcené pour limiter la réglementation sur les produits dérivés, et sur le marché des « credit default swaps » en particulier, au coeur de bien des stratégies spéculatives. Durant les neuf premiers mois 2009, les institutions financières ont dépensé aux Etats-Unis 126 millions de dollars pour influencer le Congrès. Vu les enjeux économiques, il n'est pas étonnant que les institutions financières essaient actuellement de peser de tout leur poids pour façonner une réglementation du système financier qui préserve leurs rentes. Les députés et régulateurs sauront-ils résister cette fois-ci ?

 

(1)    « A Fistful of Dollars : Lobbying and the Financial Crisis », par Deniz Igan, Prachi Mishra et Thierry Tressel, Working Paper n° 287, FMI, 2009.

HÉLÈNE REY [ 10/02/10  ]  Tous droits réservés - Les Echos 2010

 

 

 

 

 

 


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Mis à jour (Mercredi, 03 Mars 2010 12:54)

 
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